Voici quelques réflexions après le Biashara Afrika 2026 à Lomé
Je dois être honnête avec vous. Quand mon amie Laone Bukamu Hulela m’a invité au Biashara Afrika à Lomé, j’avais dans la tête une image bien précise : une grande salle climatisée, des hommes et des femmes en costumes qui échangent des cartes de visite en souriant, quelques discours bien poncés et… un buffet correct. Le genre d’événement où on repart avec un badge, un goodie bag et aucune nouvelle idée.

J’avais partiellement tort.
Il y avait effectivement du beau monde : AfCFTA, ZLECAf, des ministres, des cadres des agences onusiennes, des représentants de l’Union africaine. Il y avait de la bonne musique. Et j’ai quand même réussi à tisser quelques liens utiles grâce à Laone. Mais résumer cet événement au gala du soir serait une grosse erreur.
Le lendemain matin, en assistant à un panel avec des entrepreneurs, des opérateurs économiques et des leaders d’organisations d’accompagnement, j’ai réalisé que quelque chose d’important se jouait dans cette salle. Et j’ai besoin de vous en parler.
D’abord : c’est quoi exactement la ZLECAf ?
La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf, ou AfCFTA en anglais) est, sur le papier, l’un des projets économiques les plus ambitieux de l’histoire récente. L’accord regroupe les 55 pays de l’Union africaine et représente un marché de plus de 1,4 milliard de personnes, avec un PIB cumulé de 3 400 milliards de dollars. La Banque mondiale estime que, bien mis en œuvre, cet accord pourrait accroître les revenus de l’Afrique de 450 milliards de dollars d’ici 2035 et sortir 30 millions de personnes de l’extrême pauvreté.
Autrement dit : si ça marche, on pourra facilement mettre la daronne à l’abri.
Le principe est simple : réduire les droits de douane entre les pays africains, fluidifier le commerce intra-africain, et éviter que nos produits ne voyagent d’abord en Europe avant de revenir chez nos voisins (ce qui arrive encore trop souvent, et c’est une honte). Aujourd’hui, le commerce entre pays africains représente seulement 15 à 17 % du commerce total du continent contre 60 % en Europe et 50 % en Asie. La preuve est que nous avons plus tendance à acheter des produits depuis l’Europe ou la Chine que dans d’autres pays africains. C’est l’anomalie que la ZLECAf est censée corriger.
Le problème : entre l’accord et la réalité, il y a un fossé
Les chiffres sont encourageants. Mais une étude publiée début 2025 sur l’impact de la ZLECAf entre 2021 et 2025 est nettement plus nuancée : la zone de libre-échange a “modestement stimulé” le commerce intra-africain, avec des bénéfices très inégalement répartis. L’Afrique du Sud, le Nigéria et le Kenya avancent. L’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest francophone ? On est souvent à la traîne, faute d’infrastructures et de capacités institutionnelles.
Ce que j’ai entendu dans le panel résume assez bien le problème :
“La zone de libre-échange va rester théorique aussi longtemps que les opérateurs économiques ne vont pas discuter entre eux et surtout tant que l’information ne sera pas accessible.”
En tant que jeune désireux de s’en sortir, en tant que jeune entrepreneur qui cherche les opportunités, je me suis souvent posé cette question toute simple : “Combien ça coûte d’expédier des produits produits au Bénin vers le Togo, vers la RDC, vers le Rwanda ?”
Je vous pose la même question. Vous connaissez les frais de douane pour exporter vos pagnes, votre shea butter ou vos chaussures artisanales vers Abidjan ? Vers Kigali ? Quels documents faut-il ? Quels sont les délais réels ? En 2026, on a encore du mal à trouver une plateforme bien référencée, en français, qui réponde simplement à ces questions. Je ne sais pas pour vous hein mais je trouve que quelqu’un ne nous dit pas tout.
Quand on fouille bien on se rend compte qu’il y a bien quelques initiatives :
- AfriXport essaie de centraliser des informations sur les réglementations douanières africaines.
- Madagascar a lancé un outil en ligne appelé eTariff qui permet à n’importe quel citoyen de simuler ses droits et taxes douaniers.
- Le site officiel de la douane béninoise affiche la liste des accords commerciaux, les tarifs de douane et d’autres informations que vous pouvez peut-être trouver si vous cherchez bien. A l’heure où j’ai écrit cet article plusieurs pages ne marchent pas. J’aurais aimé partager les liens utiles pour mes lecteurs béninois mais yaffoy.
Ces outils restent méconnus, peu référencés sur Google, et encore moins accessibles à un jeune entrepreneur de Gogotinkpon, de Toviklin, ou Kétou avec son smartphone. Néanmoins, avec l’intégration des IA comme Gemini dans nos navigateurs, c’est plus facile de faire des recherches. Il suffit presque de juste poser sa question dans la barre de recherche.
Ce que j’en retiens
La ZLECAf n’est pas une arnaque. C’est une vraie ambition, et les progrès sont réels. Le Togo a même annoncé, en marge du Biashara Afrika, l’exemption de visa pour tous les ressortissants africains munis d’un passeport valide. C’est exactement le genre de décision concrète qui change les choses.
Mais entre les grandes déclarations et la maman qui vend des arachides à Bohicon ou le jeune artisan de Calavi qui veut exporter ses chaussures dans d’autres pays, il y a encore un mur. Un mur fait de formulaires incompréhensibles, d’agents de douane à qui il faut “arranger” les choses, d’informations éparpillées aux quatre coins du web.

Ma conviction après Lomé : l’intégration africaine ne se fera pas dans les salles de conférence. Elle se fera quand une femme entrepreneur de Cotonou pourra ouvrir son téléphone, taper le nom de son produit et du pays de destination, et recevoir en deux minutes le coût réel de l’exportation, les documents nécessaires, et les contacts des transitaires fiables de la région.
Jusqu’à ce jour-là, les grandes institutions continentales feront des conférences. Et les opérateurs économiques, eux, continueront de se débrouiller comme ils peuvent.
